Carnet de bord

Un carnet de pensées en liberté signé par Irene Sartoretti et inspiré par le collage d’écrits fragmentaires, incertains et errants où l’actualité se laisse saisir par épiphanies fugaces.

 


Le pass sanitaire : une atteinte à la liberté ?

Un État qui atteint aux libertés fondamentales des individus. C’est ce que pensent les personnes qui s’opposent au pass sanitaire. En effet ceux qui n’ont pas le fameux QR Code à présenter sur demande ne pourront pas bénéficier de tout ce qui donne de la saveur à la vie : à savoir les restaurants, les cafés, les théâtres, les cinémas, les lieux associatifs et de rassemblement. En apparence, le raisonnement des personnes contre le pass sanitaire tient la route. L’État règle de manière étroite les déplacements des individus. Ce qui a fait crier au scandale jusqu’à mobiliser l’Apartheid et lois raciales.

Sauf que ce raisonnement ne prend pas en compte deux aspects. Le premier et le plus simple est celui des externalités négatives associées à la conduite individuelle. En vertu de ces externalités négatives, celui qui viole la liberté individuelle n’est pas l’État, mais l’individu qui porte atteinte, à travers sa conduite, à la vie des autres. Juridiquement, le fait de vouloir abolir le pass sanitaire est un peu comme si l’on voulait abolir le délit de conduite en état d’ivresse. En substance, l’État laisse la liberté de ne pas se faire vacciner, tout comme il laisse la liberté de devenir ivre, mais il ne laisse pas la possibilité de porter atteinte à la vie des autres, en appliquant des restrictions et des sanctions. Et si c’est vrai que les propriétaires d’activités publiques et leurs employés ne sont pas des policiers, comme le disent ceux qui par protestation ont fermé leur commerce, c’est également vrai qu’ils sont depuis toujours tenus de faire respecter la loi dans leurs établissements. Un exemple pour tous ? Ils sont tenus de faire respecter l’interdiction de fumer dans les lieux fermés et couverts accueillant du public, avec des sanctions prévues le cas échéant.

Le deuxième aspect est celui de l’absorption du risque. Un aspect qui devient plus claire si l’on recourt à la technique du paradoxe, c’est-à-dire à la technique rhétorique de porter un certain raisonnement jusqu’au bout afin qu’il puisse montrer son paradoxe intrinsèque. Si nous poussons jusqu’au paroxysme l’idée d’un État libertaire, implicitement soutenue par ceux qui manifestent contre le pass sanitaire, on obtient un État « veilleur de nuit » qui n’intervient pas du tout dans la vie des individus (sauf pour garantir des droits de base comme celui à la propriété et le fonctionnement du marché). Cet État ne fournirait donc pas de services sanitaires, qui seraient une affaire privée entre les individus et les assurances. Dans un système de ce genre l’absorption du risque serait en substance à la charge de l’individu. Et les comportements à risque, comme celui de ne pas se faire vacciner, engendreraient une hausse des coûts d’assurance. Non seulement. L’individu pourrait même se voir refuser son assurance, si en l’absence de contrindications médicales, il choisit de ne pas se faire vacciner. Un système complètement libertaire serait donc paradoxalement bien plus restrictif pour les individus que celui proposé actuellement par les États Européens dans le cas du pass sanitaire. Celui-ci ne met pas en question un système de santé gratuite, en échange, il exige de la part des citoyens un acte de responsabilité afin que ce même système puisse fonctionner au mieux.

Irene Sartoretti, août 2021


« Tengo famiglia » : quand toute idée de société est une abstraction inconcevable

La petite anecdote : le fils de Beppe Grillo (pas besoin d 'expliquer qui est le père), avec trois de ses camarades, a été accusé par une jeune femme de viol en groupe. Après deux ans d 'enquête, les juges sont en train de se prononcer si un procès pénal aura lieu, ce qui est très probable. En profitant de son rôle médiatique et de son poids politique, Grillo est récemment intervenu publiquement pour délégitimer le travail de la magistrature dans le cadre de l 'enquête (lire ingérence du politique dans le domaine juridique), pour nous faire comprendre que tout ce que son fils a pu faire rentre dans les normales bêtises de jeunesse et pour déplacer la culpabilité et surtout la honte sur la victime présumée qui n 'a pas, elle, les mêmes possibilités de se défendre publiquement et qui subira les stigmates d 'une société machiste. Je ne me focaliserai pas sur les nombreux aspects inquiétants de cette intervention qui ont déjà été suffisamment commentés par la presse italienne, mais sur une question plus subtile. Celle du « Tengo famiglia », une expression qui en Italie signifie que la famille vient avant toute autre chose et justifie tout moyen.
A ce propos, nombreuses sont les personnalités politiques ou médiatiques proches de Grillo qui ont exprimé solidarité et approuvé son comportement. Celles qui ne l 'ont pas complétement approuvé, ont eu une attitude de profonde empathie qui s 'exprime dans cet argumentaire : l 'intervention de Grillo politiquement est à condamner, mais il faut se mettre dans sa peau, il s 'agit du geste désespéré d 'un père qui souffre pour le sort son fils.
Interviewé par une chaine de télé italienne à ce sujet, le sociologue Domenico de Masi a mobilisé la notion de « amoral familism » formalisée par Edward C. Banfield. Selon le sociologue américain, le familisme amoral est un trait culturel des société moins avancées, qui consiste dans la poursuite presque exclusive de l 'intérêt des membres de sa propre famille, au détriment de l 'intérêt collectif. Cette forme de familisme est définie par Banfield amorale car, en résumant, tout jugement étique normalement appliqué à la conduite des autres individus, serait suspendu quand il s 'agit de sa propre famille. L 'importance excessive donnée aux liens familiaux est, selon Banfield, un trait culturel qui affaiblit la possibilité de s 'associer dans l 'intérêt collectif pour progresser. Pour le chercheur, cela serait un élément constant des sociétés moins avancées ou, encore mieux, explicatif de leur sous-développement. Même si l 'hypothèse de Banfield a été contestée, je me permets d 'affirmer que le familisme amoral est le trait des sociétés ou la corruption et le népotisme sont endémiques, ce qui revient au même.
C 'est ce qu 'au fond a écrit Borges il y a quelques années à propos de la société argentine. Dans son livre Evaristo Carriego, sous prétexte de nous dresser le portrait du poète homonyme, l 'écrivain nous dessine en réalité une fresque vibrante de la société argentine. Il nous dit, en suivant ma propre traduction de l 'espagnol :

L 'argentin, à la différence de l 'américain du Nord et de presque tous les européens, ne s 'identifie pas avec l 'État. Cela peut être attribué au fait que, pour lui, l 'État est une abstraction inconcevable. L 'État est impersonnel ; l 'argentin conçoit seulement les rapports personnels. Pour cette raison, d 'après lui, voler de l 'argent public n 'est pas un délit. Pour tout dire, l 'argentin est un individu et non un citoyen. Des phrases comme celle de Hegel « L 'État est la réification de l 'idée morale » lui semblent une blague sinistre. De nombreux films d 'Hollywood nous font admirer la figure d 'un homme (souvent un journaliste) qui cherche l 'amitié d 'un criminel pour ensuite le consigner à la police. L 'argentin, pour lequel l 'amitié est une passion, et la police une « mafia », voit dans un héro pareil une crapule difficile à comprendre.

Si on transpose l 'analyse de Borges à la société italienne, cela explique non seulement l 'usage abusif que Grillo fait de son rôle politique pour défendre les intérêts de son fils, mais aussi le comportement de ses amis politiciens qui n 'ont pas su condamner fermement son geste (… et n 'ont pas abandonné leur chef politique comme ça aurait été le cas dans toute autre démocratie avancée).

Irene Sartoretti, avril 2021


Je ne crois que ce que je ne vois pas.

Sur Arte, en podcast, il est actuellement possible de voir un documentaire sur la vie de Jean Paul II. On y trouve l'épisode de la tentative d'assassinat au Vatican de 1981, suivi par l'explication donnée par le pape. Il considérait avoir été sauvé par la Vierge de Fatima. Or, une question banale se pose : que faisait-elle la Vierge de Fatima en déplacement à Rome ?

Il y a également d'autres incongruences. La Vierge est normalement unique. Mais le fait qu'il y ait une Vierge de Fatima tout comme une Vierge de Guadeloupe, une Vierge de Medjugorje et ainsi laisse à penser, avec toute logique, qu'elles soient plusieurs. Il y a en somme autant de vierges que de lieux et de problèmes à résoudre (guérir d'une maladie etc…). Gerald Bronner -sociologue spécialiste de croyances collectives- et bien avant lui le mathématicien Piergiorgio Odifreddi, se sont penchés sur les biais cognitifs qui affectent les croyants de toute sorte. Ces derniers paraissent en effet incapables de remarquer toute incongruence dans les phénomènes auxquels ils croient. Bronner et Odifreddi ont notamment montré au grand public que le pourcentage de guérisons inexplicables des pèlerins de Lourdes est bien inférieur que celui enregistré dans les hôpitaux. Ils conseillent donc de ne pas aller à Lourdes pour tout problème de santé.

Mais pourquoi personne, avant d'aller à Lourdes, ne se renseigne sur le nombre effectif de guérisons, selon la formule « je ne crois que ce que je vois » ? Les gens sont-elles dupes ? Je pense que face aux aléas et aux impondérables de la vie, le besoin de croire s'impose. Se priver de la possibilité de croire, dans certains cas, jetterait les personnes dans le plus grand inconfort, dans la condition d'impuissance vis-à-vis de ce qui se passe autour d'elles. C'est le besoin de maîtriser l'inconnu qui fait que certains biais cognitifs se reproduisent avec facilité surprenante et que l'on ne cherche pas trop à se questionner. On refuse même de le faire. C'est peut-être ainsi qu'une partie du cerveau ne se penche jamais sur l'analyse rationnelle de ses propres croyances. Au besoin de maîtriser l'inconnu s'ajoute le besoin de donner un sens à sa propre existence, ce qui dans le cadre d'une pensée parfaitement sécularisée n'est pas évident.
En découle l'hypothèse que la fois soit transversale à tous groupes sociaux. Si l'on menait par exemple une recherche parmi les grands mathématiciens et les prix Nobel dans les sciences dures, nous serions peut-être surpris de découvrir que beaucoup d'entre eux sont croyants. Peut-être certains auront recours à des raisonnements très sophistiqués, comme par exemple le principe anthropique super-fort, qui sur base argumentative assigne un telos à l'univers et voit dans des êtres vivants évolués l'accomplissement d'un projet.

Si je regarde mon propre cas, je me définirais une athée croyante. Rationnellement athée, j'ai la tendance à devenir très superstitieuse lorsque je me trouve dans des situations denses d'aléas que je ne suis pas en pouvoir de maîtriser. Je tourne des rouleaux de prières si je suis au Népal, j'allume de l'encens dans des temples chinois et des cierges dans les églises. Je fais même sonner le bol tibétain, avec peut être un grand énervement de mes voisins. J'ai découvert que d'autres amis qui se définissent athées, face à la peur pour des événements importants et à haut degré d'incertitude, utilisent des stratégies semblables : adopter des actes rituels, chercher des signes de bon augure dans leur quotidien, garder des objets porte-bonheur.
Tout cela, pour la joie des marchands d'espoir, qui multiplient à volonté les Vierges pour les rendre géographiquement, et donc affectivement, plus proches de leurs fidèles et qui entretiennent le mythe de leurs guérisons, certains que beaucoup de gens auront peur d'aller vérifier la véridicité de ce qui leur est proposé.

Irene Sartoretti, mars 2021


Entre deux langues. Entre deux structures de pensée.

Une copine, qui enseignait la langue italienne dans une université américaine, m'a un jour raconté cette anecdote. Elle avait demandé à ses étudiants, ayant déjà atteint un bon niveau d'italien, de produire la version définitive de leur mémoire sans faire appel à un relecteur pour la correction de la syntaxe. Rappelée à l'ordre par la direction, elle avait dû renoncer à son propos. Cela malgré ses explications. En effet, experte en littérature de la migration, elle croit que toute étrangeté introduite par ceux-qui viennent d'ailleurs dans une langue demeure bénéfique. Ce serait une forme de contestation de sa pureté prétendue et de renouvellement de ses structures, ce qui la rendrait un objet mouvant, donc vivant.
Elle croit également, comme Gilles Deleuze et Claire Parnet parlant de Kafka et de Beckett, que la grandeur d'un écrivain est d'arriver à être étranger dans sa langue. Pour rappel : le juif tchèque Kafka écrivait en allemand et l'irlandais Beckett en français, ce qui apparemment provoquait une distanciation réflexive des deux auteurs par rapport aux structures linguistiques courantes. Cette démarche linguistique était aussi une prise de recul vis-à-vis des manières habituelles de se représenter la réalité, comme si l'étrangeté dans la langue et la remise en question de sa propre structure de pensée se nourrissaient réciproquement.
Ma copine, doit avoir raison, si l'on pense que le poète Eugenio Montale a gagné un prix Nobel pour son usage inédit de la langue italienne. Célèbre est son invention du verbe meriggiare qui en français sonnerait un peu comme après-midier : passer son après-midi avec les sens en éveil à son environnement proche. Umberto Eco, dans son recueil d'écrit La Bustina di Minerva (Bompiani), nous fournit, avec ironie sournoise, les 40 règles pour la bonne réussite d'un texte, des règles qui semblent plutôt une invitation à ne jamais les suivre à la lettre.   
Quand, à partir de 28 ans, j'ai commencé à apprendre, puis à lire (sérieusement) et à écrire en français, j'étais fascinée par les formules courantes de cette langue que je trouvais étranges. Cela arrive aussi à l'inverse. Par exemple aux étrangers qui se trouvent face à des expressions italiennes telles que : non c'è niente (en français il n'y a néant), où la double négation devrait logiquement, selon eux, être une affirmation : si le néant n'est pas là, il doit forcément avoir quelque chose. Mais ce n'est pas ainsi.
Maintenant, je me sens beaucoup plus à l'aise en français, une chose qui m'a fait perdre un peu de l'amour initial pour cette langue, comme dans un vieux couple où l'autre devient prévisible, de moins en moins porteur de surprise, ou comme une pantoufle où l'on se sent bien après des années d'usage confortable. Le mystère de la langue et de sa structure de pensée insaisissable s'est perdu à tout jamais. Je n'ai plus besoin de traduire mes pensées car elles sortent de ma tête déjà en français.
Des expressions que j'avais difficulté à utiliser sont devenues pour moi des passe-partout. Je me rappelle qu'au début, en écrivant des projets scientifiques avec mes collègues et en lisant les textes d'autres chercheurs, j'avais des problèmes à comprendre la notion d'enjeux. Les enjeux des politiques publiques, les enjeux de la transition écologique, les principaux enjeux de l'enseignement : ce mot si important et omniprésent dans la langue française crée des phrases presque intraduisibles en italien (et dont on peut aisément s'en passer). Aujourd'hui le mot enjeux est pour moi un élément sauveur que j'utilise, j'avoue, quand je suis à court d'idées.
Je regrette un peu la phase où à travers l'émerveillement pour la nouvelle langue, j'arrivais à remettre en question la mienne. Beaucoup de creative misunderstandings se produisaient également à la lecture des textes en français. Je ne les comprenais pas complétement et je les comblais avec mon imagination en faisant ainsi un mix entre mes pensées et celles de l'auteur.    
... Tout cela, simplement pour m'excuser d'un blog qui aura parfois des fautes, des tournures de phrase un peu bizarres en raison des disponibilités et des envies de mes correcteurs.

Irene Sartoretti, février 2021