Christophe Bourseiller, Directeur de l'OESE
« Les communiqués Instagram sont les tracts d'aujourd'hui » : dans les archives de l'extrémisme avec Christophe Bourseiller
À dix ans, en mai 68, Christophe Bourseiller ramassait déjà les tracts de la rue. Plus d'un demi-siècle plus tard, cette intuition d'enfant est devenue une œuvre de chercheur : un fonds de 30 000 à 40 000 documents, donné à l'UPHF, socle de l'OESE, l'Observatoire des extrémismes et des signes émergents, qu'il dirige aujourd'hui.
Une passion devenue observatoire
Le fonds Bourseiller n'a rien d'une collection de presse classique. C'est de la matière brute, glanée dans les librairies militantes, sur les marchés, dans la rue, aux quatre coins du monde : tracts, brochures, affiches, journaux clandestins, autocollants. On y trouve des documents rares, introuvables ailleurs — des journaux de guérillas latino-américaines, des titres palestiniens publiés en Syrie, au Liban ou en Irak, la propagande des pays socialistes, des tracts néo-nazis français, américains, norvégiens, allemands, parfois théoriquement interdits à la vente, que le chercheur a collectés puis approchés « avec prudence, pour des raisons de recherche ».
« Ce fond permet aux chercheurs l'accès à des documents qui ne seraient pas nécessairement accessibles ailleurs », explique Christophe Bourseiller. L'OESE complète ainsi des institutions comme La Contemporaine : de nombreux journaux clandestins, issus du FNLC ou d'Action directe, ne figurent pas au dépôt légal de la BnF. La collection couvre tous les grands conflits depuis 1945 — Vietnam, guerre des Six Jours et toutes les étapes du conflit israélo-palestinien jusqu'à Gaza, guerre du Golfe, 11-Septembre — mais aussi chaque élection présidentielle française depuis 1965. Et l'histoire ne s'arrête pas : chaque année, le chercheur enrichit le fonds des documents d'une année supplémentaire. Récemment, sans prévenir personne, il a déniché des pièces inédites dans une librairie anarchiste de Prague. Jean-Yves Camus, grand spécialiste de l'extrême droite, a accepté de léguer une grande partie de ses propres archives à l'observatoire.
Christophe Bourseiller est un historien, écrivain et journaliste français, ancien acteur. Il rassemble des archives sur des mouvements « hors normes » en politique, culture et religion. Auteur de plusieurs ouvrages, dont Les Faux Messies et C'est un complot !, il est docteur en Histoire depuis 2019 après avoir soutenu sa thèse Ombre invaincue : de la destruction du « collaborationnisme » à sa survie dans la France de l'après-guerre.
L'extrémisation des sociétés
Pour le directeur de l'OESE, l'actualité donne raison à cette veille obstinée. « On assiste dans la plupart des pays de culture occidentale à un phénomène d'extrémisation, qui se traduit par une polarisation accrue, des débats de plus en plus violents, et surtout la montée en puissance de partis qui auraient dû rester marginaux. » L'exemple français est éclairant : aux législatives de 2024, la force dominante à gauche était la gauche de la gauche (La France insoumise) et la force dominante à droite, la droite de la droite (le Rassemblement national). « Dans une société non polarisée, on aurait eu le Parti socialiste d'un côté, LR de l'autre. Il y a une véritable inversion des pôles. »
L'observatoire archive le Front national depuis sa création en 1972 — les documents fondateurs du parti sont conservés à l'UPHF. « C'est un parti qui touche aujourd'hui plus de 30 % de la population. C'est ahurissant quand on voit d'où il vient, avec les scandales successifs et, récemment, l'affaire Bardella, qui montre à quel point il reste attaché à ses racines d'extrême droite. » La vraie question scientifique, selon lui : observer comment ce parti, s'il vient à gouverner, gouvernerait.
Colloque organisé par l'Observatoire des Extrémismes et des Signes émergents LARSH-UPHF Valenciennes, le 4 et 5 juin 2026
Les « signes émergents », un autre regard
L'originalité de l'OESE tient à son double regard. Les mouvements extrémistes peuvent s'étudier sous l'angle politique et électoral — ou sous l'angle de l'histoire culturelle, en interrogeant les « signaux faibles » qu'ils émettent. Car plusieurs tendances de fond qui ont transformé la société française sont nées dans les marges : la révolution des femmes, la cause homosexuelle, l'écologie. Dans les archives de l'observatoire figurent les premiers journaux du Women's Lib américain et du MLF, les premières publications homosexuelles et écologistes. « L'objectif est de ne rien s'interdire. » L'idée des signes émergents vient de Denis Vautier, PDG de Valutec, associé à la création de l'observatoire.
Le papier contre l'éphémère numérique
Comment archiver la propagande de 2026 ? Christophe Bourseiller a sa méthode : captures d'écran d'Instagram et de X, communiqués téléchargés en PDF sur les sites des groupes… puis tout imprimer. « J'ai une confiance absolue dans le papier. Les communiqués sur Instagram sont les tracts d'aujourd'hui. » Une position presque iconoclaste à l'heure où l'on annonce que l'IA va régir le savoir humain : « Seul 10 % du savoir humain est sur le web. Vu la lenteur de la numérisation, l'IA est loin d'avoir toutes les informations. » La numérisation du fonds progresse pourtant — les cassettes sonores et vidéo, fragiles, sont notamment numérisées par l'UPHF avant de s'effacer — mais le chercheur reste convaincu qu'on n'appréhende un tract qu'en le touchant, en voyant s'il fut artisanal ou industriel.
Une neutralité universitaire
Adossé à l'université, l'OESE se dit à l'abri des récupérations : « La neutralité universitaire nous protège. Nous observons les faits sans esprit partisan, et nous avons jusqu'ici échappé à toute forme d'instrumentalisation. » L'observatoire s'appuie sur un conseil scientifique international, organise colloques et journées d'étude, et une valorisation académique déjà réelle, avec un numéro spécial de la revue Parlement.
Reste l'inquiétude du citoyen derrière l'observateur : « Quand l'extrémisme vient au pouvoir, est-ce qu'il reste extrémiste — et dans ce cas cela devient très grave — ou est-ce qu'il se modère ? On le voit avec Giorgia Meloni, élue par des forces néo-fascistes, qui gouverne finalement au centre droit. » L'année 2027, à la fois « année de troubles et année électorale cruciale », s'annonce « passionnante » pour l'OESE. Les sacs de tracts sont déjà prêts.
En SAVOIR +
Présentation de l’OESE et du Fonds Christophe-Bourseiller