Thierry Arnal - Enseignant-chercheur à l'UPHF

Thierry Arnal - Enseignant-chercheur à l'UPHF - © UPHF

  • Recherche et innovation

Interview avec Thierry Arnal : "Les Lieux du Sport, Miroir de Nos Sociétés"

"Et si les lieux du sport en disaient plus sur notre société que le sport lui-même ? Dans son ouvrage percutant, Thierry Arnal explore comment stades, terrains et espaces virtuels reflètent nos mutations sociales. Une plongée captivante dans l’artificialisation du sport, entre performance, nature et questionnements philosophiques."

1. Aux origines du projet : Pourquoi les lieux du sport ?

Question : Votre ouvrage explore les lieux du sport, un angle rarement abordé en sociologie. Qu’est-ce qui vous a inspiré à vous pencher sur ce sujet ?

Thierry Arnal : J’ai remarqué que ce thème était soit ignoré, soit traité de manière descriptive, soit seulement abordé dans le cadre de travaux portant sur les politiques publiques. En discutant avec des collègues, j’ai réalisé qu’il y avait là un objet d’étude relativement neuf.  Très vite, mon objectif a été d’analyser ces espaces sur le long terme, pour montrer qu’ils ne sont pas statiques : ils évoluent, se transforment, et reflètent des dynamiques sociales plus larges. Il ne s’agissait pas de simplement décrire des stades ou des terrains, mais de révéler ce qu’ils disent de notre rapport à l’environnement ou de notre rapport au corps.
 

2. Les huit processus clés : Une découverte progressive

Question : Votre analyse s’articule autour de huit processus (délimitation, cloisonnement, optimisation, etc.). Comment les avez-vous identifiés ?

Thierry Arnal : Ces processus ne sont pas nés d’une réflexion théorique préétablie. Ils ont émergé au fil de mes recherches. Certains, comme l’enfermement des stades, étaient évidents dès le départ. D’autres se sont révélés progressivement, à travers l’étude des archives, des documents, des entretiens. C’est le travail de recherche lui-même qui m’a guidé vers ces huit mécanismes.
 

3. La dénaturation des espaces sportifs : Des exemples frappants

Question : Pouvez-vous illustrer, avec des exemples concrets, comment ces processus transforment les espaces sportifs ?

Thierry Arnal : La dénaturation fait partie de notre quotidien même si on ne la remarque pas forcément. Pourtant, elle coupe progressivement les espaces sportifs des environnements naturels, végétaux, liquides ou minéraux et les tient à l’écart des phénomènes météorologiques. Prenez le terrain de football du campus du Mont-Houy à Valenciennes : il est synthétique. Ce n’est pas un cas isolé. Les pelouses disparaissent progressivement au profit de revêtements artificiels. Autre exemple : les pistes de ski de Liévin, où l’on "skie" sur des matières synthétiques. Ou encore le stade Pierre-Mauroy à Villeneuve-d’Ascq, dont la couverture intégrale a suscité une polémique lors du Tournoi des Six Nations. Les Italiens voulaient jouer sous la pluie, tandis que les Français préféraient un terrain sec. Fabien Galthié, le sélectionneur tricolore, soulignait l’impact des conditions météo sur le jeu : un terrain glissant favorise les phases statiques où les Italiens excellent. Ces transformations modifient les stratégies, les techniques, et même l’essence du sport. La dénaturation tend à uniformiser les lieux et les conditions de la pratique.
 

4. Le sport "hors-sol" : Une rupture avec la nature ? 

Question : Parmi ces processus, lequel vous semble le plus révélateur des mutations sociales actuelles ?

Thierry Arnal : Sans hésiter, celui que j’appelle le sport hors-sol. Prenez le surf : traditionnellement lié à l’océan, à la nature, il se pratique désormais dans des "surf parcs", sortes de piscines géantes avec des vagues artificielles, voire en indoor sur des plans inclinés et des vagues statiques. Ce n’est plus du surf au sens classique, mais une déclinaison qui rompt avec l’environnement naturel. On passe d’une activité en plein air, en communion avec les éléments, à une pratique en intérieur, standardisée.
Question : La virtualisation (eSport, applications) est le processus le plus récent. Marque-t-elle une rupture ?
Thierry Arnal : Non, c’est une continuité. Après que nous nous soyons coupés des éléments naturels nous cherchons désormais à nous exonérer de nos propres limites biologiques. Avec la virtualisation, l’action se déroule dans un espace numérique où l’individu n’est plus contraint par ses capacités physiques. On échappe aux lois du vivant.
 

5. Méthodologie : Une quête de sources variées

Question : Quelles sources avez-vous mobilisées pour retracer cette histoire ?

Thierry Arnal : Au départ, j’ai été confronté à un vide : peu de travaux existaient sur le sujet. J’ai donc organisé mes recherches à partir de revues sportives, d’archives sur le bâti sportif, de publications d’architecture, de publicités pour des matériaux sportifs… J’ai tout exploré, sans me fixer de limites. Mon approche se situe à la frontière entre l’histoire et la sociologie.
Question : Avez-vous rencontré des résistances à cette tendance à la dénaturation ?
Thierry Arnal : Les processus que je décris s’inscrivent dans la durée, mais il y a des contre-mouvements. Dans les années 70, la course à pied a quitté les stades pour réinvestir la ville ou la nature. Pourtant, même dans ces espaces "libres", on retrouve rapidement des logiques de délimitation, de sécurisation. Même le trail, souvent perçu comme un retour à la nature, reste centré sur la performance individuelle. Le plus souvent, l’espace n’est qu’un décor : ce qui compte, c’est la sublimation du sportif.
 

Couverture du livre "Les Lieux du Sport"

Couverture du livre "Les Lieux du Sport" - @editions Hermann

6. Perspectives : Vers quel futur sportif nous dirigeons-nous ?

Question : Ces transformations nous mènent-elles vers un appauvrissement des pratiques sportives ?

Thierry Arnal : Cette question est importante. Le débat n’est pas seulement technique ou politique. Il est surtout philosophique : voulons-nous surfer sur des plans inclinés, coupés de la nature ? Souhaitons nous faire du vélo sur home-trainer, coupés du vent, du bruit ou des odeurs du dehors. Ces pratiques appauvrissent nos sensations. Les sportifs qui participent à des courses virtuelles le disent eux-mêmes : sur un home-trainer, on perd l’ambiance de la course, le public, l’environnement.
 

7. Message final : Le sport, miroir de nos choix

Question : Un message pour vos lecteurs ?

Thierry Arnal : Le sport est un fait social, un révélateur de tendances. Il nous renvoie une image de nos modes de vie. La question centrale est : dans quel monde allons-nous vivre demain ? Le plaisir du sport est lié à son contexte : la nature, les autres, les différents espaces de pratique. Si on réduit cette dernière à une relation technique entre l’homme et la machine le risque que l’on se coupe de l’humain et du vivant existe. C’est cela qui doit nous interroger.
 

Les lieux du sport. Itinéraire d'une dénaturation de Thierry Arnal, aux Editions Hermann

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