Colloque international Humanités numériques IV
L'intelligence artificielle et le dess(e)in du corps
Les mutations technologiques ont, tout en transformant profondément notre environnement quotidien, ouvert la voie à de nouvelles configurations de la figure humaine. Marquées par l’émergence d’un paradigme corporel inédit, elles suscitent un trouble croissant dans les modes de représentation du vivant. Installations numériques, robots, humanoïdes et, plus récemment, l’intelligence artificielle interrogent les mutations de nos usages et de nos perceptions, tout en redéfinissant les frontières entre la vie et la mort. Les pratiques artistiques, tout comme les recherches consacrées aux technologies numériques, ont ainsi contribué à l’émergence de nouvelles formes et de nouveaux régimes de la scène numérique.
Tour à tour spectre ou avatar, l’enveloppe corporelle devient virtuelle et se manifeste comme une entité latente, toujours en devenir. Les technologies contemporaines esquissent de nouvelles formes de figuration, mettant à mal l’idée d’un état corporel stable et immuable. À la différence des dispositifs traditionnels de capture du réel — photographie, cinéma, etc. —, qui proposent une représentation spéculaire, parfois réflexive ou diffractée, les environnements numériques, et désormais l’intelligence artificielle, génèrent une prolifération infinie de doubles et de jumeaux virtuels. Cette dynamique accentue la « reproductibilité » des formes humaines (Walter Benjamin) et inscrit la simulation au cœur même des processus de figuration. Un tel déplacement modifie en profondeur notre perception de l’humain et ouvre la voie à un nouveau dessin de l’être, aux contours à la fois instables et fascinants. L’incarnation n’est alors appréhendée qu’à travers des traces, des indices ou des métaphores, valorisant une virtualité pensée tantôt comme accomplissement, tantôt comme dissémination des signes de la présence.
Ces transformations conduisent à l’émergence d’un sentiment d’obsolescence du corps biologique, désormais perçu comme trop naturel, vulnérable ou limité. Les figures de l’avatar et du cyborg apparaissent ainsi comme des tentatives de dépassement des modèles classiques de représentation. Le devenir du corps s’inscrit dans un processus de dépouillement et dans l’instauration d’un nouveau rapport au sensible. Il s’agit de concevoir une corporéité modulable, ouverte à des transformations multiples, capable d’abolir les « frontières ontologiques » entre le vivant et l’artificiel, tout en affirmant une forme d’évanescence de la chair dite « naturelle ».
Longtemps reléguées au champ de l’utopie, ces configurations, défendues notamment par les courants transhumanistes, s’imposent aujourd’hui comme des réalités concrètes à travers le recours croissant à l’intelligence artificielle. Elles constituent désormais un objet de réflexion majeur pour les domaines artistique, anthropologique et éthique.
Ce colloque se propose d’examiner les modalités de configuration du corps par l’intelligence artificielle, ainsi que les perspectives qu’elle ouvre pour penser un nouveau dessin — voire un design — de l’humain. L’analyse portera sur les dispositifs et les outils mobilisés pour capturer, simuler et reconfigurer la présence corporelle, afin d’interroger la manière dont l’IA participe à l’émergence de nouvelles formes de fabrication et de représentation. Il s’agira notamment d’explorer les limites biologiques dans la redéfinition des frontières entre organisme et artefact, entre matière vivante et environnement numérique, sur la scène contemporaine. Comment ces dispositifs technologiques préfigurent-ils une transformation du statut de l’acteur, jouent-ils avec l’idée d’obsolescence et contribuent-ils à repenser notre périmètre anthropologique et notre rapport à la corporéité dans l’espace dramatique ? En quoi le recours à l’IA, en tant que champ de recherche et de création, favorise-t-il l’émergence de nouvelles écritures scéniques et scénographiques ? Le colloque s’intéressera également aux formes de dramaturgie et aux processus de fictionnalisation de la création scénique issus de ces technologies.
Le développement conjoint de la réalité virtuelle et de l’intelligence artificielle ouvre la possibilité d’une substitution partielle ou d’un effacement symbolique de l’interprète vivant. Ces dispositifs sont porteurs d’expériences dramaturgiques et esthétiques inédites, mais également de questionnements éthiques sur le devenir de l’humain. Ils participent à l’élaboration de nouvelles formes sensibles et sensorielles de la création scénique, tout en inaugurant des modalités de production et de réception profondément renouvelées. Dans cette perspective, on pourra s’interroger sur les sciences des données mobilisées pour dessiner — et concevoir — la figure humaine, ainsi que sur l’observation in situ d’une biomécanique à l’œuvre, en interaction ou en tension avec les systèmes technologiques.